Ce petit conte nous est offert par
Anna
Albertini, collaboratrice de
L'Informateur
Corse Nouvelle,
journaliste et écrivain,
auteur
du
“Journal fou d'une infirmière”
(éditions
Robert Laffont), du
"Dialogue
des
Marguerite"
(pièce de théâtre jouée à
Marseille,
à l'Astronef et à Aubagne au
Comédia) et plus récemment du
“Bar à
tisane”, paru chez
Materia Scritta.
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Le nénuphar amoureux
Une montagnette prétentieuse crachotte nuit et jour une cascade fine mais turbulente qui s'achève dans un étang cerclé de roseaux. Sur cet étang, venu on ne sait d'où, plane un magnifique nénuphar aux allures asiatiques. La cascade fait la belle sous le soleil. Elle étale ses milliers de bulles en collier d'arc-en-ciel, laisse couler sa longue chevelure de cristal et la lisse entre ses peignes rocheux. Sans peine elle a séduit le nénuphar innocent :
- Tu m'aimes nénuphar ?
- Je t'aime cascade, je t'aime très fort.
Il a pourtant sa cour de feuilles vertes, de fleurs roses et blanches et le saule pleureur sur la rive, lui dit chaque jour qu'il est beau. Mais lui, ne voit que la cascade :
- Embrasse-moi cascade.
Elle s'allonge un peu et le mouille de baisers. Alors, il lui offre une sérénade de grenouilles. Un jour, il lui a fait don d'un pétale nouveau-né, par l'entremise d'une libellule messagère :
- Oh, c'est trop, c'est trop, gloussait la cascade.
Leur amour a duré tout un printemps, tout un été, et cet été là, le soleil a eu plus soif que d'habitude. C'était un gros soleil rouge, avide et exigeant. Pas un souffle d'air, pas une goutte de rosée. A force de lui servir à boire, la petite cascade était bien fatiguée. A la fin de l'été, elle n'était plus qu'un maigre ruisseau qui s'étirait de roche en roche.
L'étang aussi se tarissait. Le nénuphar était jaune de peur :
- Cascade, disait-il, ressaisis-toi, tire un peu sur la montagnette pour qu'elle se réveille et voit notre misère.
La cascade pleurait goutte à goutte :
- Nénuphar, nous allons mourir, adieu beau nénuphar, je ne vivais que pour toi, je t'ai tellement aimé !
- Moi aussi cascade. Grâce à toi j'ai connu le bonheur, mais nous allons mourir ensemble et cela m'est une consolation.
Puis vînt le premier nuage : gros, gras, gris :
- Voyez-moi ces deux là !
Et il se fendit d'un énorme éclat d'orage. Sa grosse voix résonnait jusque dans la vallée, il pleurait de rire des larmes grosses comme des poires de la Saint-Jean. Il en tombait tant et tant que cela faisait un rideau liquide. La cascade tendait son lit creux, s'ébrouait d'aise :
- Doucement, doucement, priait le nénuphar malade.
Flic, flac, floc, il était giflé de toutes parts. La cascade se rengorgeait, s'enflait, reprenait vie et bouillonnait de joie :
- Doucement, je suffoque, s'étranglait le petit nénuphar.
Déjà, on ne voyait plus que le bout de ses feuilles.
- Cascade, retiens ta joie un moment, je me meurs.
Mais la cascade n'entendait pas, elle flirtait avec le nuage et buvait ses larmes aussi avidement que le soleil avait bu son eau. Quand elle eut absorbé tout le nuage, elle était resplendissante, plus belle qu'avant. Elle a jeté un regard sur l'étang :
- Tiens, où est passé le nénuphar ?
A la place du nénuphar, ne restait que quelques bulles :
Négligemment, la cascade les a ajoutées à son collier d'arc-en-ciel.
Anna Albertini
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